Il aura fallu quinze siècles pour que la sourate coranique de l’Éléphant soit enfin mise en image.

Et le mérite en revient à un Sicilien, Stefano Savona, et à un autre Italien Simone Massi, maître d’œuvre de la formidable animation graphique qui scande le film Samouni Road, un chef-d’œuvre mûri pendant 10 ans avant de nous atteindre, comme un coup de poing dans l’estomac.

Les Samouni sont plus qu’une famille, un clan de la périphérie rurale de la Bande de Gaza.

Ils ont été les voisins de la colonie juive de Netzarim, évacuée en 2005. Les Samouni ne sont pas de réfugiés- ils n’ont pas droit aux boîtes de sardines de l’ONU, comme ils disent-, ce sont de Gazaouis de souche.

Ils vivent de la terre qu’ils cultivent. Le sycomore qui dominait leur quartier, arraché par un Caterpillar Israélien, avait été planté là par un ancêtre il y’a cent-cinquante ans.

Les pères de familles du clan Samouni parlaient aussi l’hébreu, qu’ils avaient appris dans les années où ils avaient travaillé pour des patrons juifs de l’autre côté de la barrière. En janvier 2009, ça ne leur a servi à rien et ça ne les a pas sauvés des rafales de fusils-mitrailleurs et des roquettes des envahisseurs.

Le clan Samouni a eu 28 martyrs pendant la soi-disant opération Plomb durci menée par les Martiens en décembre 2008- janvier 2009.

Alors que les Israéliens avaient lancé sur les autres quartiers de Gaza des tracts avertissant la population qu’ils allaient bombarder, ils n’ont lancé aucun avertissement au quartier des Samouni. Ils les ont attaqués par surprise, après les avoir choisis pour donner l’exemple à tous les gazaouis. Les Samouni n’étaient ni des militants ni des combattants, ils n’appartiennent à aucun parti, ils étaient juste des enfants de la terre. Mais pour être militant à Gaza, il n’est pas nécessaire d’appartenir à un parti, il suffit de consacrer toute son énergie et son inventivité à survivre.

Une nouvelle fois les Samouni ont planté des oliviers et des amandiers pour remplacer ceux brûlés ou arrachés par les Martiens.

La vie reprend toujours ses droits : de nouveaux Samouni naîtront de l’union du jeune couple qui, envers et contre tout, finit par se marier dans un décor de ruines.

Stefano Savona est le documentariste européen qui a su le mieux reconstituer les luttes, les souffrances, les émotions de peuples arabes, de la place Tahrir à Gaza martyrE.

Mais peut-on vraiment considérer les Siciliens comme des Européens? N’ont-ils pas gardé sous la peau les traces de leur passé arabo-judéo-islamique, qui fait d’eux des frères des Philistins et des Andalous ?

Cette capacité congénitale d’empathie est la base même de la réussite du film. Elle est secondée par une maîtrise technique et graphique bien supérieure au niveau hollywoodien moyen.

C’est cette technique empathique qui lui a permis de résoudre le problème complexe de la restitution d’un événement chaotique, cataclysmique, vécu par des dizaines de protagonistes.

Comment restituer la scène cruciale du film à partir des témoignages parcellaires des survivants, dont aucun n’avait une vision totale?

Savona et Messi ont résolu le problème en reconstituant la scène du seul possible point de vue global, celui de l’opérateur israélien de la caméra filmant les événement d’en haut, à partir d’un drone de la firme Elbit utilisé par l’armée des envahisseurs. Soit dit en passant, Frontex, l’agence européenne de surveillance des frontières, est en train d’acheter les mêmes drones pour surveiller les harragas en Méditerranée, en particulier entre la Sicile (encore elle) et la Libye/ Tunisie.

Certains critiques, au moment de la projection du film à Cannes, n’ont pas compris, que cette solution – la reconstitution graphique- était la seule solution du problème.

Les Samouni, grâce au film de Savona, ont acquis un statut de sujets, de protagonistes de l’histoire, qui ne tirent leur légitimité d’aucune idéologie, d’aucune politique, d’aucune religion, mais de leur être même. Comme Rosa Luxembourg, ils peuvent dire : « J’étais, je suis, je serai ».

Et les éléphants blindés finiront par s’écrouler sous les jets de boules de glaise des colombes.

Fiche technique
Titre : Samouni Road

Titre original : La strada dei Samouni

Réalisation : Stefano Savona

Scénario : Stefano Savona, Léa Mysius et Penelope Bortoluzzi

Photographie : Stefano Savona

Son : Jean Mallet, Margot Testemale

Direction artistique de l’animation : Simone Massi

Montage : Luc Forveille

Musique : Giulia Tagliavia

Production : Picofilms – Alter Ego Production – Dugong Production

Pays d’origine : France – Italie

Durée : 130 minutes

Date de sortie : 2018

Rim Ben Fraj

Rim Ben Fraj journaliste indépendante et fondatrice du web magazine cinemattack.info

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