Tout au long de son histoire, le cinéma tunisien s’est basé sur un système de subventions. Ce dernier, aussi vicieux que dévastateur, a toujours été la gangrène d’un cinéma “safe”, sans risque, sans innovations et fatalement sans création.

Avant le 14 janvier 2011, les subventions étaient quasi-exclusivement étatiques, réservées à des lobbies et des cercles de copinage. La démocratisation des subventions après le 14 janvier, grâce à laquelle le marché du cinéma a connu un épanouissement sans précédent, suite à l’afflux de fonds internationaux.

Ce système, aussi alléchant qu’il puisse paraître, est une laisse économique permettant aux bureaucraties et aux chapelles de, diverses appartenances et avec divers agendas, de contrôler aussi bien les idées qui passent sur nos écrans que les modèles de production qui ont permis leur aboutissement.

Pour l’expliquer brièvement, ce système consiste en des institutions, étatiques ou privées, dont l’administration met en place des appels à projets excessivement régulés. Outre les inéluctables (thématiques, communauté visée, durée du film, durée du tournage, période de tournage, langue, nationalité, lieu de tournage, nationalité de la boîte de production etc.…), des lignes budgétaires irréalistes sont imposées, qui peuvent difficilement s’adapter au contexte des créateurs.

S’en suit un processus de présélection administrative, pour finir avec un comité de sélection, lui même nommé par cette dite administration.

L’OEUVRE, dans son cycle de production, se trouve donc évaluée par des bureaucrates, des universitaires et autres profils carrés qui ne font que normaliser la création et obliger les créateurs à s’autocensurer, à ne dépasser aucune ligne rouge et à n’explorer aucun territoire controversé pour avoir accès aux fonds. Par ailleurs, la constitution du dossier oblige les créateurs à brider leurs processus de création personnels pour se conformer à un modèle unique  régi par les mesquines lois de la productivité et du marché, se transformant ainsi en “managers” chargés d’écriture et de réalisation de films.

On peut dès lors abandonner le rêve d’un nouveau Fellini ou d’un nouveau Kalatozov tunisien.

Certains sceptiques répondront qu’on n’oblige personne à avoir recours aux fonds. Si l’on aborde la question superficiellement, cette déclaration est indéniablement vraie. Mais si on creuse ne serait-ce qu’un peu, on se rend rapidement compte que le système de fonds est un système qui, de par sa nature, impose le monopole. Cette ambroisie se positionne dans le marché de sorte à devenir une boucle incontournable du procédé de production.

En effet, injecter des fonds dans le cinéma entraîne une inflation des tarifs de prestations et de location du matériel nécessaires pour produire des films ce qui rend les autres modèles de production non viables.  Ces derniers sont, en effet, forcés de compresser leurs frais pour que leurs productions aient une balance comptable positive, sans mentionner le manque d’accès aux circuits de distribution inhérents aux films du Sud. Vous devez vous en douter, même les réalisateurs indépendants ont des factures à payer.

On se retrouve alors avec un marché épanoui, des chiffres qui explosent, une production sans précédents et des flopées de jeunes qui choisissent le cinéma comme métier.

On se retrouve aussi avec un cinéma aussi clair que l’eau, sans prises de positions, sans créativité, sans réelle évolution, sans sensibilité artistique, sans réflexion philosophique, sans audace et sans courage.

Plus dangereux, on se retrouve avec un cinéma à la merci des bureaucrates. Si un jours les fonds commencent à mettre la Tunisie sur la liste des pays “non éligibles”, on se retrouvera avec des milliers de chômeurs et une régression énorme de la production sans un véritable Plan B et sans avoir bâti un cinéma fiable et propre à ce pays qui n’a fait que surfer sur les vagues les plus puissantes sans jamais remettre en question la direction d’où souffle le vent.

Tarek Sardi

Réalisateur - Scénariste - Écrivain

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